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Au Nord-Kivu, le «nettoyage» qui embarrasse les Nations unies

Kiwanja (est de la République Démocratique du Congo), envoyé spécial THOMAS HOFNUNG - Libération

Une tuerie de dizaines de civils a eu lieu près d’un camp de l’ONU sans que les soldats de la paix n’interviennent.

Dans une petite cour boueuse entourée de cases, Honorine se souvient de la journée du 5 novembre, où elle a cru mourir. «J’ai passé la tête par la fenêtre et j’ai vu des militaires. J’ai pensé : "C’est fini pour nous !"» raconte cette habitante de Kiwanja, une ville de l’est de la république démocratique du Congo (RDC) située à 80 kilomètres au nord de Goma. Les soldats fracassent sa fenêtre à coups de lance et entrent chez elle. «Il n’y avait que des femmes et des enfants, alors ils sont partis», souffle-t-elle. L’escadron de la mort poursuit son chemin à travers le dédale des cases du quartier hutu de Mabungo, à la recherche d’hommes en âge de combattre. Selon Honorine, ils abattent dans la cour trois individus après les avoir fait sortir de chez eux. Un peu plus loin, à l’abri des regards, une de ses voisines, Joséphine, raconte d’une voix monocorde : «Ils sont entrés et ont fait sortir un papa marié. Ils l’ont fait s’agenouiller et lui ont demandé de l’argent et son téléphone. Ils ont pris ce qu’il avait, et ils l’ont tué.» Quelques minutes plus tard, le beau-frère de Joséphine subit le même sort.

Tombes. Deux semaines après la tuerie, les témoins disent tous la même chose, au mot près : des hommes issus des rangs du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), le mouvement rebelle tutsi congolais de Laurent Nkunda, ont exécuté plusieurs dizaines de civils, principalement dans les quartiers de Mabungo et de Nyongera. Des hommes, dans leur écrasante majorité. Les rebelles auraient ainsi voulu se venger d’une attaque surprise menée par de jeunes Maï-Maï, des milices d’autodéfense censées disposer de pouvoirs magiques. Des tombes fraîchement creusées dans la boue, qui contiendraient pour certaines plusieurs cadavres selon les riverains, sont visibles le long des cases. Un haut responsable du CNDP crie à la manipulation, assurant que les 74 morts recensés à Kiwanja - selon son décompte - auraient été tués au cours de combats. «Ils ont été victimes de balles perdues, et pas seulement celles du CNDP», clame Kambasu Ngewe, sans plus de précision. Mais curieusement, le «chairman» du CNDP, Laurent Nkunda lui-même, distille une autre version : les victimes, dit-il, auraient été tuées «avant le retour» de ses hommes en ville. Autrement dit par les Maï-Maï…

En attendant les résultats d’une enquête en cours menée par une équipe des Nations unies, les morts de Kiwanja sont devenus l’enjeu d’une bataille politico-médiatique au Congo. Pour ceux qui, à Kinshasa, n’hésitent pas à parler de «génocide», il s’agit de discréditer le CNDP aux yeux de l’opinion internationale. Le mouvement rebelle réplique en demandant une enquête sur les violations des droits de l’homme - réelles - commises par les forces loyalistes.

Au-delà de cette guerre des mots, l’affaire est particulièrement gênante pour la Mission des Nations unies au Congo (Monuc). Durant ces événements tragiques, les soldats indiens - des sikhs coiffés d’un turban bleu - n’ont pas bougé. Ils sont restés barricadés bien à l’abri de leur campement, à moins d’un kilomètre des lieux du crime. «On ne les a vus patrouiller que le lendemain, quand tout était terminé», s’indigne un religieux. «Les seules personnes qu’ils protègent, ce sont eux-mêmes», s’exclame un responsable politique à Goma. Terrorisés, les familles de Mabungo se sont réfugiées durant quinze jours autour de la base de la Monuc, érigeant à la hâte une forêt de tentes et de cabanes. Jusqu’à ce que des responsables locaux, encadrés par des soldats rebelles, leur intiment l’ordre de quitter les lieux. Mais, mercredi, la rumeur d’une attaque imminente des Maï-Maï a de nouveau poussé des centaines de familles à se précipiter le long des barbelés de la Monuc.

C’est à la faveur de leur offensive en direction de Goma que les hommes de Laurent Nkunda ont conquis Rutshuru et la ville voisine de Kiwanja, qui a basculé dans la guerre le 28 octobre. Dans cette localité peuplée majoritairement de Hutus congolais et de Nande (une des principales communautés du Nord-Kivu), ces rebelles majoritairement tutsis ne sont pas les bienvenus. Six jours plus tard, les Maï-Maï - des jeunes du cru -- les attaquent par surprise. Les rebelles du CNDP sont humiliés : ils n’ont rien vu venir. Bousculés, ils se retirent de Kiwanja durant la nuit. Mais dès le lendemain, à l’aube, la contre-offensive est lancée. En fin de matinée, les jeunes miliciens au front ceint de feuilles de bananiers censées les protéger des balles doivent battre en retraite. C’est alors que l’opération de «nettoyage» commence à Mabungo, l’un des quartiers où la résistance a été la plus farouche.

Impunité. Combien de personnes ont été assassinées ? Un responsable du quartier de Mabungo évoque 55 morts. Des membres d’une église hutue affirment avoir recensé 99 victimes dans toute la ville. La Croix-Rouge locale assure avoir enterré 218 personnes… Ce week-end, un cadavre gisait encore dans une plantation de caféiers, sur les hauteurs de Kiwanja. A Mabungo, on doute à juste titre que les responsables de la tuerie seront un jour jugés. Car au Nord-Kivu, l’impunité est la règle.

Son dernier né accroché à son sein, Fumaha, une Hutue de 30 ans, maudit ceux qui ont exécuté son mari, enterré devant sa case, la laissant seule avec trois enfants : «Que Dieu nous venge !»

Merci à Thomas Hofnung pour cet article.
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