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Par Philip Poupin – 06 82 96 68 09 – www.philip-photos.com
Avant de me rendre dans la mine d'or, je m'étais renseigné sur le niveau de sécurité à Eldorado do Juma, le surnom donné à cette mine de l’Etat D'Amazonas, à 350 km au sud de Manaus, en raison de la ruée de milliers de chercheurs d'or depuis la découverte du premier filon en novembre 2006. "Non, tu n'es pas un garimpeiro (un orpailleur), tu ne crains rien. Mais ne t'avises pas à acheter de l'or, on te tuerait pour te le voler ! " m’a-t-on répondu dans la ville voisine. Cette nouvelle à peine rassurante laissa place à une question. Les orpailleurs seraient-ils si enfiévrés par l'or ?
Enfiévré est le mot. Même si cette fièvre est silencieuse. Luiz Carlos est allongé sur le lit blanc de l'hôpital d'Apui, la ville la plus proche du garimpo (« la mine d'or »). Le visage gonflé, il ne dit rien. Ce matin, ce brésilien de 43 ans a perdu sa main dans une bagarre. En raison du temps sec, les hommes ne travaillaient pas aujourd’hui. Ils ont commencé alors à boire très tôt de la cachaça, un puissant alcool de canne à sucre : trop ! Et, tandis que le soleil arrivait au zénith, la querelle qui durait depuis des semaines entre Luiz et son collègue a dégénéré. Lorsque son collègue tenta de trancher la gorge de Luiz avec une machette, l'homme stoppa la lame avec son poignet. Sa main tomba.
Luiz, tout comme les trois mille orpailleurs qui travaillent dans le garimpo do Juma, est arrivé ici l'hiver dernier (2006/2007). Et comme l'écrasante majorité des orpailleurs, il n'a pas trouvé fortune. Jusqu’à maintenant, il a vécu sur des salaires imaginaires, sur le rêve de ce qu’il pourrait gagner s’il découvrait le filon. C’est ainsi que les jours passent dans l’Eldorado. Les orpailleurs prennent sur eux quand il fait chaud, quand ils contractent le paludisme ou quand ils voient leurs enfants grandir sans aller à l’école.
La fièvre de l’or en Amazonie brésilienne semble tout droit sortie d’un Western, mais l’explication est aussi réelle qu’actuelle : avec l'instabilité économique (bourse imprévisible, crise des subprimes, etc.), la valeur de l’or a bondi de 30% en 2007. Dans ses conditions, la quête du métal précieux du chercheur jusqu'au financier est un réflexe normal, l’or étant une valeur-refuge. De nombreuses mines ouvrent ou rouvrent. Même le garimpo de la Serra Pelada, cette mine photographiée par Sebastiao Salgado dans les années 80, alors même qu’elle a été exploitée pendant plus de 20 ans, vient d’être rouverte.
Plus de 10 hectares de forêt primaire ont été dilapidés à Eldorado do Juma, que certains qualifie de nouvelle Serra Pelada. La terre a été retournée sur plus de vingt-cinq mètres de profondeur. Même si une partie des centaines de kilos d'or trouvés serait, répète-t-on à qui veut bien l'entendre, consacrée au reboisement du site, la déforestation est irréversible. D’abord, Les hommes par groupe de cinq à dix coupent à ras la végétation puis arrosent la terre pour en faire une boue. L’eau provient d’un affluent de la rivière Juma qui s’assèche lorsqu’il ne pleut pas. La boue est ensuite aspirée avec le même type de tuyau, c’est-à-dire des lances à incendie. Une rampe de lavage reçoit le mélange sur ces deux descentes en escalier. L’or se dépose alors dans les rainures. Tous les deux à quatre jours, les orpailleurs récoltent un concentré de terre et d’or. Il s’en suit un travail à la batée pour ne garder que les précieuses paillettes. A Eldorado do Juma, les grains d’or étant assez gros, les orpailleurs n’ont pas souvent recours au mercure indispensable pour faire coaguler les fines poussières d’or. L’or y est d’une très haute qualité car pur à 99%.
Piani Ro (49 ans) est propriétaire d’une machine d’extraction. Il emploie quatre ouvriers. Après quatre jours de travail, il est temps de récupérer le butin. Il y a en tout 97 grammes. C’est peu. Les travailleurs repartiront avec 6 grammes chacun, soit 90 euros. Piani, le propriétaire, se réserve 65% de l’or récolté. Les 10% restant reviennent au “propriétaire” du terrain. En réalité, ici comme quasiment partout en Amazonie, il n’y a ni titre de propriété ni propriétaire. Les systèmes de contrôle étant quasiment inexistants, est propriétaire celui qui occupe le terrain ou qui le défend. Zé Capeta (José Ferreira de son vrai nom) est la première personne à avoir mis les pieds sur les terres de la rivière Juma. Il n’y habite pas. “La grande majorité des colonisations de zones forestières sont faites dans un but spéculatif” analyse Gabriel, un jeune chercheur de l’INPA (l’Institut National de Recherche D’Amazonie) venu dans la région de la mine pour enquêter sur les financements de la déforestation. Au fil des années, explique-t-il, plus le terrain est déforesté, plus il prend de la valeur car plus rapidement exploitable comme pâturage. “En Amazonie, on spécule sur la déforestation” assène le jeune homme originaire de Sao Paulo. Il y a presque deux ans, un orpailleur est venu demander à Zé Capeta s’il pouvait prospecter sur son terrain. Novembre 2006 : un filon est découvert, la rumeur se répand aux quatre coins du Brésil, jusqu’aux régions du sud du Brésil distante de plus de 3000 km. Quelques mois plus tard des spéculateurs ont suivi et ont proposé à Zé un projet de village avec routes, école… autrement dit, le “développement”.
La mine d’or de la rivière Juma est illégale, mais ne peut être fermée. La présence de la police en est la preuve et le paradoxe. Comment pourrait-on chasser trois mille travailleurs venus là pour survivre ? “La date de la régularisation n’est pas prévue” confie le commissaire de police vivant en permanence dans la mine. Son rôle se limite à faire diminuer le nombre de bagarres et de vols. Parler de la légalité de la mine est tabou. C’est dans la ville voisine d’Apui que l’officier voulant garder l’anonymat fit cette confidence, tout bas, à la dernière minute de notre conversation alors que le bus qui allait me déposer à plus de 800 kilomètres sur la Transamazonienne venait d’arriver.
Le bus s’éloigne et le spectacle de la déforestation en bordure de la Transamazonienne laisse peu d’espoir sur le sort d’Eldorado. Car en Amazonie, la route et le développement économique qu’elle est censée apporter sont la courroie de transmission de la déforestation. Le garimpo do Juma a d’ailleurs son projet de route : un chemin est déjà percé. La mine deviendra plus tard un village, puis une ville. Les spéculateurs terriens engrangeront les bénéfices misés ces dernières années. Et les déracinés qui verront leur filon se réduire comme peau de chagrin partiront attirés par une nouvelle rumeur. Quelques uns formeront la nouvelle population d’Eldorado s’ils trouvent un moyen de subvenir à leurs besoins.
Alors que le vieux bus gigote sur la route poussiéreuse longeant les pâturages jonchés de buches calcinées, je repense aux deux strip-teases auxquels j’ai assisté deux soirs de suite dans la mine. Deux prostituées se sont déshabillées entièrement sur une petite scène en bois brut. Une fois que l’assistance masculine était surexcitée, les femmes ont été mises aux enchères. Les plus offrant les ont acquis pour la nuit. Elles seront payées en or, environ deux grammes pour la nuit, soit 30 euros. Ces femmes font des tournées de mine en mine en restant quelques semaines dans chacune d’elle. Ainsi ces nomades vendant leurs corps rencontrent des déracinés qui n’ont plus que l’or comme branche à laquelle s’accrocher pour subsister.
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